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La « bombe gay », ou l’homophobie de l’armée américaine dans toute sa splendeur

Dans les années 1990, un laboratoire de l’armée américaine envisageait de développer un produit chimique qui provoquerait des attirances homosexuelles au sein des troupes ennemies.

Non, non, ceci n’est pas un fake, ils y ont vraiment pensé. Et on n’arrive pas à savoir ce qui était le plus absurde, penser qu’on peut changer l’orientation sexuelle de quelqu’un en l’aspergeant d’un produit ou qu’une armée composée de soldats homosexuels serait moins valeureuse qu’une autre, ce que dément l’Histoire…

En 2005, le Sunshine Project, une ONG ayant pour objectif de faire respecter les interdictions en matière de guerre biologique, profite du Freedom of Information Act (1) pour mettre la main sur une note datant de 1994 émise par le Wright Laboratory, un laboratoire dépendant de l’US Air Force.

Des armes qui ne tuent pas mais déstabilisent l’ennemi

Début des années 90, l’armée américaine fait savoir qu’elle réfléchit à la création d’armes chimiques qui ne doivent pas tuer l’ennemi mais permettre de le harceler, l’irriter, le contrecarrer ou le localiser. C’est pour présenter les possibilités auxquelles ils ont songées, ainsi que quelques exemples d’applications, que le Wright Laboratory rédige cette note.

Le point « a » de la note s’intéresse aux produits chimiques qui pourraient être vaporisés sur les positions ennemies ou sur les routes utilisées par ceux-ci. Après avoir évoqué la possibilité de rependre sur l’ennemi des produits attractifs pour les insectes nuisibles et autres animaux agressifs, puis l’utilisation de produits chimiques qui permettent de marquer durablement mais pas mortellement une personne, la note évoque la possibilité de produits chimiques qui affecteraient le comportement humain au point d’affecter la discipline et le morale des unités ennemies. Et de préciser que « un exemple dégoutant mais totalement non létal serait un puissant aphrodisiaque, en particulier si ce produit chimique provoque des attitudes homosexuelles »

Note émise en 1994 par le Wright Laboratory, un laboratoire dépendant de l’US Air Force, suggérant l’utilisation d’un produit chimique qui provoquerait des attitudes homosexuelles.

Deux ou trois éléments peuvent freiner la réalisation du projet… mais pas son absurdité

Après l’évocation de tout le potentiel à exploiter en matière d’armes chimiques respectueuses de la vie, la note liste les risques et le limites que pourrait engendrer ou rencontrer la concrétisation de ces idées. Dans le cas des produits chimiques qui affectent le comportement humain et donc de la bombe-gay, le problème est qu’il n’existe encore aucun produit connu possédant cette vertu et qu’il va donc falloir les inventer ou découvrir. Et cela risque de prendre du temps et d’avoir un certain coût. Le laboratoire envisage donc pour la réalisation des projets repris dans sa note, un plan d’action en 4 phases, s’étalant sur 6 ans, du premier octobre 1994 au premier septembre 2000. Et évalue le budget nécessaire à la réalisation de l’ensemble du projet à 7,7 millions de dollars.

Pas de stress, c’était pour rire ou presque

La révélation de cette note commençant à faire du bruit du côté des associations gay, la presse interrogea le Pentagone sur la note, qui ne nia pas que l’idée ait été évoquée lors d’un brainstorming sur les possibilités de nouvelles armes non-létales, mais que cette idée de bombe-gay faisait partie des milliers d’autres qu’ils avaient reçues dans ce cadre et qu’elle avait été balayée directement d’un revers de main. Et se voulant rassurant précisa que la réalisation d’une telle bombe n’était vraiment pas à l’ordre du jour.

Pas du tout convaincu par les explications du Pentagone, le Sunshine Project motiva ses doutes en s’étonnant que d’une part l’idée ne semblait pas être aussi balayée que cela vu qu’elle avait été soumise en 2002 à la National Academy of Sciences et qu’en 2000 la note était reprise dans un CD-Rom de promotion des armes non-létales largement diffusé au sein de l’armée.

et pacifisme : les deux phobies de l’armée

Il serait tentant de résumer cette affaire à une idée saugrenue ayant traversée l’esprit de militaires et/ou scientifiques abrutis par leur .

Mais même pour l’époque vouloir changer chimiquement l’orientation sexuelle de quelqu’un est une absurdité, et l’Histoire donne tort à l’idée qu’un soldat homosexuel ou qu’un corps d’armée composé d’homosexuels serait moins valeureux qu’un autre, il suffit d’évoquer Alexandre le Grand, le Bataillon Sacré de Thèbes (composé uniquement d’Érastes (Aimants) et Éromènes (Aimés)) ou, plus tristement célèbre, la fameuse Sturmabteilung (SA) de Röhm,…

Pour bien comprendre comment une telle idée a pu se retrouver formulée dans cette note, il faut se rappeler du contexte historique.

A l’époque de cette note, 1994, l’armée américaine version Top Gun ou Rambo, se voit forcée d’avaler quelques couleuvres qui ont vraiment du mal à passer.

 

« Faites l’amour, pas la guerre » ou alors qu’elle soit propre

1991 a signé la fin de la guerre froide. L’heure est au désarmement et à la guerre « propre » version première guerre du Golfe et ses frappes ciblées. Pour les nostalgiques des bazookas et lance-flammes au napalm, les temps sont durs et l’idée de ces nouvelles armes, même pas létales, qu’on pulvérise sur l’ennemi, comme le fait leur femme à la maison sur les meuble en bois, font qu’elles sont perçues par ces gros bras comme des armes de « pédés ».

« Don’t ask, don’t tell »

L’autre grosse couleuvre est adoptée en 1993 et consiste en un assouplissement de l’interdiction faite aux non hétérosexuels de s’engager dans l’armée en interdisant à celle-ci de se renseigner sur l’orientation sexuelle de ses recrues.

Cet assouplissement, tout relatif, prendra le nom qui définit cette doctrine « Don’t ask, don’t tell » (Ne demandez pas, n’en parlez pas).

 

Le pourquoi du comment

La présence dans cette note de cette étrange, autant que stupide, idée de bombe-gay prend donc, dans ce contexte historique, un tout autre sens et semble avoir un double objectif :

  • Rappeler aux homosexuels cachés en ses rangs, qu’ils ne sont pas les bienvenus et sont, comme le précise étrangement la note alors qu’elle ne qualifie pas les autres exemples qu’elle cite, « distasteful ».
  • Tourner en ridicule ces armements qui ne font aucun cadavre. (Rappelons que durant la guerre du Vietnam, le succès d’un combat se comptait en nombre de cadavres ennemis)

La tempête pacifique

Il est aussi amusant de noter que l’idée de l’utilisation d’un aphrodisiaque pour mettre fin à une guerre se trouve déjà dans l’ouvrage de science-fiction « La tempête » de René Barjavel, dans lequel pour éviter une guerre nucléaire on met au point une molécule (Helen) qui supprime toute agressivité chez l’humain et dont l’utilisation a pour résultat dans un premier temps, dans le livre, la paix dans le monde. Bref le cauchemar inavoué de certains militaires.

Un Prix Ig-Nobel

Le Prix Ig-Nobel, qui comme le laisse entendre la jeu de mot qui forme son nom, récompense « les réalisations qui font d’abord rire les gens, puis les font réfléchir », décernera en 2007 son prix de la paix au Laboratoire Wright pour leurs recherches et développement sur une arme chimique – dénommée « gay bomb » — qui rendra les soldats ennemis sexuellement irrésistibles les uns pour les autres. Mais, chose inhabituelle pour cette cérémonie, personne ne vînt réclamer le prix.

(1) Le Freedom of Information Act est une loi américaine qui, depuis son entrée en vigueur en 1967, oblige les agences fédérales à transmettre leurs documents, à quiconque en fait la demande, quelle que soit sa nationalité.

Cérémonie de remise des Ig-Nobel 2007. (Pour la remise du prix de la paix voir à partir de 1:00:57)

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