Figure 33 de L'Atalanta Fugiens / Michael Maier / (1617)

Hermaphrodites au Moyen-Âge et à la Renaissance : « exécutés, brûlés, leurs cendres jetées au vent »

Jusqu’au XVIe siècle, on tuait les hermaphrodites sans autre forme de procès. Ces rares personnes nées avec des caractéristiques sexuelles à la fois mâles et femelles étaient considérées comme des monstres nés de la colère de Dieu ou de fornications diaboliques, et présageant les plus grands malheurs.

Une offense à Dieu punie de mort

L’hermaphrodite était considéré comme un être monstrueux, une erreur de la nature, une offense à Dieu. Une telle créature bousculait l’opposition homme/femme et la différence des sexes, telle que voulue par le Divin et sur laquelle repose en partie la survie de l’espèce humaine. Au , comme pendant l’antiquité, l’ambivalence sexuelle était la pire des monstruosités possibles , qu’il fallait détruire complètement, par le feu de préférence, pour ne laisser aucune trace des ces abominations.

« Au Moyen-Âge, jusqu’au XVIe (et début XVIIe aussi), les hermaphrodites étaient, en tant qu’hermaphrodites, considérés comme monstres et exécutés, brûlés, leurs cendres jetées au vent.  »

Michel Foucault, Les Anormaux, Cours au Collège de France, 1974-75, Paris, Hautes Études-Gallimard, 1978.

Comme un certain Antide Collas, un hermaphrodite de Dôle brûlé vif en 1599 :

« parce qu’il ne pouvait posséder les deux sexes que parce qu’il avait eu des rapports avec Satan et que c’étaient ces rapports avec Satan qui avait ajouté à son sexe primitif un second sexe ».

Michel Foucault Op. cit. Toutefois, il est possible que ce cas Antide Collas ne fut en réalité pas un procès d’ mais un procès de sorcellerie.
Hermaphrodite sur le bûcher / Figure 33 de L'Atalanta Fugiens / Michael Maier / (1617)
Hermaphrodite sur le bûcher / Figure 33 de L'Atalanta Fugiens / Michael Maier / (1617)

Trop ou trop peu de semence masculine, colère de Dieu, Rapports sexuels avec Satan, mauvaise conjoncture astrale à la naissance, des filles qui désirent trop les garçons… Les médecins et les scientifiques rivalisent d’imagination pour expliquer les causes de l’hermaphrodisme.

Hermaphrodites - Der naturen bloeme - Jacob van Maerlant (vers 1340 / 1350)
Hermaphrodites - Der naturen bloeme - Jacob van Maerlant (vers 1340 / 1350)

S’appuyant sur un ancien édit de l’empereur Constantin, qui avait ordonné de tuer les hermaphrodites, presque tous les théologiens de l’époque suggéraient de les condamner à mort. Et cela perdura quelques centaines d’années ..

« Quant à l’être, moitié homme et moitié femme, qui fait injure à la nature, il doit être mis à mort. »

Gaspard Bauhin, fin du XVIe siècle,  Médecin né à Bâle en 1550 où il occupe une chaire de médecine

Homme ou femme, il faut choisir ! (si on ne veut pas mourir)

Pourtant, à la même époque le droit et la médecine furent un peu plus cléments avec les hermaphrodites. On ne les tuait plus systématiquement, ils étaient examinés par des médecins et des sages-femmes afin de déterminer leur sexe principal, ensuite ils étaient déclarés mâles ou femelles.
Si aucun sexe n’était prédominant, on les laissait choisir celui qu’il voulait. Mais, en toutes circonstance, les êtres bisexués devaient s’interdire l’utilisation du sexe qu’ils n’avaient pas choisi, car ils risquaient alors le crime de sodomie, qui pouvait les conduire au bûcher.

Si aucun sexe n’était distinct, ils ne pouvaient pas se marier. Si l’un des sexes prévalait, l’hermaphrodite se mariait en fonction de ce sexe. Dans le doute on laissait le choix du sexe à l’hermaphrodite, mais en lui faisant jurer de s’en tenir au sexe choisi. Pas question de changer en cours de route ou selon l’occasion qui se présente. Sinon, c’est encore la peine de mort qui s’applique, comme l’explique Ambroise Paré, chirurgien et anatomiste de son époque :

Au Moyen-Âge, une interprétation d’un passage de la Genèse rend des personnes convaincues qu’Adam était hermaphrodite. Montaigne rapporte aussi le cas d’une femme croyant dur comme fer à un Adam bisexué.

Hexaemeron / Ambrosius. - Création des animaux
Hexaemeron / Ambrosius. - Création des animaux / XIIe siècle

Rochefort, dans son dictionnaire au mot hermaphrodite, rapporte qu’une servante d’Écosse ayant rendue enceinte la fille de son maître fut condamnée à être enterrée vivante.

« A ceux-ci qui ont les deux sexes bien formés et s’en peuvent aider et servir pour la génération, les lois anciennes et modernes ont fait et font encore élire de quel sexe ils veulent user, avec défense, sous peine de perdre la vie, de ne se servir que de celui duquel ils auront fait élection. »
Il ajoute : « Et aucuns en ont àbusé, de telle sorte que, par un usage mutuel et réciproque, paillardaient de l’un et de l’autre sexe, tantôt d’homme, tantôt de femme, à cause qu’ils avaient nature d’homme et de femme proportionnée à tel acte. »

Ambroise Paré, Des monstres et prodiges, (1585)

Ce même Ambroise Paré qui fait la précision suivante, dont l’appréciation est laissée à chacun …

« nous ne trouvons jamais, en histoire véritable, que d’homme aucun soit devenu femme, parce que la nature tend toujours à ce qu’il y a de plus parfait »

, médecin du XVIIe considéré avec Ambroise Paré comme un des principaux fondateurs de la médecine légale moderne, rapporte des faits similaires d’hermaphrodites déclarés hommes mais avec des comportements sexuels féminins  :

« On raconte que des hermaphrodites aux traits masculins se mariaient avec des femmes, ou bien s’engageaient dans la vie monastique pour y vivre comme des hommes avec les autres moines. Cependant, ils se dirigèrent plus tard vers la féminité, eurent une descendance et, à partir de là, furent considérés comme des femmes. »

Paulus Zacchias, Quaestionum medico-legalium, (1688)  (Traduction libre et imparfaite par l’équipe HIXSTOIRE, si vous désirez proposer une autre traduction, voici le texte original)
 
Figure de deux enfants gémeaux hermaphrodite joints dos à dos l'un avec l'autre / Ambroise Paré (1509?-1590)
Figure de deux enfants gémeaux hermaphrodites joints dos à dos l'un avec l'autre / Ambroise Paré  / Monstres et prodiges (1598)

Un moine qui accouche dans un couvent et une maman qui met enceinte les femmes de chambre …

Dans ses Essais, Montaigne raconte l’anecdote d’un hermaphrodite qui, marié comme femme, fut condamné à être pendu, parce qu’il avait fait un mauvais usage de ses organes génitaux. Il rapporte aussi l’histoire du moine d’Issoire qui accoucha dans son couvent. Ou encore cet hermaphrodite marié comme une femme, qui devient même mère, mais qui couchait comme un homme avec les femmes de chambre …

« J’ai cogneu un hermaphrodict, lequel estoit du sexe obséquieux des femmes, occasion pour laquelle il fut marié à un homme, auquel il engendra quelque fils et fille, et ce nonobstant il avait accoustume monter sur les chambrières et engendrer en icelles. »

Montaigne
Hermaphrodite, Gravure vers 1690, Auteur inconnu.
Hermaphrodite, Gravure vers 1690, Auteur inconnu.

Marguerite Malaure : femme, puis homme, puis à nouveau femme

Marguerite est née en 1665 et a grandi comme une petite fille normale. Elle tombe malade à 21 ans , et l’on constate son hermaphrodisme suite à un examen médical.
En 1691 on l’oblige par ordonnance à porter le prénom d’Arnaud et de s’habiller en homme. Sous peine d’être fouettée si elle porte l’habit féminin.
Marguerite Malaure s’adresse au roi et le prie de lui accorder de reprendre les habits de femme.
Suite à une nouvelle visite médicale, Malaure RECUPÈRE son identité de femme.

« Elle fut exhibée de manière sordide et examinée sur chaque partie du corps. Elle se prêta de mauvaise grâce à cette humiliante inquisition.
Elle était enfin  » guérie  » mais son embarras persistait. Elle désirait reprendre le nom qu’elle avait reçu au baptême que les magistrats de Toulouse lui avaient ôté. Elle voulait reprendre le vêtement dont ils l’avaient dépouillée. Elle voulait enfin reprendre dans la société la place que la nature lui avait assignée et dont on l’avait chassée. »

Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidés ; rédigés de nouveau par M. Richer, Amsterdam, M. Rhey, 1772-1788, tome IV
MICHEL MAIER Symbola Aureae Mensae (1617)
Michel Maier, Symbola Aureae Mensae (1617)

Anne Grand-Jean : condamnée au fouet

Un hermaphrodite né à Grenoble en 1 732, classée comme une fille à la naissance. Vers 14 ans, Anne Grand-Jean confesse préférer les femmes et développe les «attributs de la virilité». Se fondant sur son orientation sexuelle, on la contraint à s’habiller en garçon et à se comporter comme tel. Jean-Baptiste, c’est le nouveau prénom de Anne, devient artisan et se marie. Mais une femme qui avait eu une aventure avec lui pendant sa transformation identitaire, raconte tout à sa nouvelle épouse, à qui cette histoire ne plait pas du tout et qui dénonce son mari à la police.

« En 1765, le parlement de Lyon condamna Anne Grand-jean, qui s’était mariée comme garçon, à être attachée au carcan avec un écriteau portant ces mots : « Profanateur du sacrement du mariage, » et à être ensuite fouettée par l’exécuteur de la haute justice. Sur appel de la sentence, Anne Grandjean fut transférée à Paris, où l’on examina ses organes. Elle avait une mentale qui sortait des grandes lèvres, au-dessus du méat urinaire, avec un gland imperforé et deux espèces de testicules vers l’orifice. Le parlement de Paris, considérant l’état de l’accusé et sa bonne foi, n’aperçut en lui qu’un individu que la nature elle-même avait trompé, et, par arrêt du 10 janvier 1763, la Sentence de la sénéchaussée de Lyon fut infirmée, quant aux peines prononcées contre Grandjean ; le mariage fut déclaré nul et abusif, et il lui fut enjoint de reprendre l’habit de femme. »

Dr Émile Laurent, Les bisexués, gynécomastes et hermaphrodites, 1894

A cette époque le Môyen-Âge est fini depuis longtemps,. On ne tue plus les gens dont le sexe n’est pas clairement défini, mais c’est toujours la justice qui reste toute puissante dans le choix du sexe d’un individu. La cruauté des condamnations à mort a laissé place à l’humiliation des examens médicaux, des tribunaux, et du fouet dans certains cas.

Garçon hermaphrodite - Moreau le jeune - 1773
Michel Maier, Symbola Aureae Mensae (1617)Garçon hermaphrodite - Moreau le jeune - 1773

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